POL Press



Le Courrier
21.05.2011

ELECTRO Pour le Genevois Christophe Polese, alias POL, la musique électronique doit restituer le chaos du monde saturé d'information. Rencontre avec un pessimiste actif.


POL

Apocalypse now


par Roderic Mounir

POL tension

Le parterre est clairsemé – forcément, un vernissage électro en milieu de semaine, sans grand battage... –, mais cela n'empêche pas le maître de cérémonie de tenir captifs celles et ceux qui ont fait le déplacement. Courbé sur son ordinateur et sa table de mixage, au pied de la grande scène du Kab de l'Usine dans la quasi-pénombre, Christophe Polese, alias POL, démarre en douceur par une montée synthétique vintage aux relents de Vangelis, John Carpenter et Jean-Michel Jarre. Pour creuser peu à peu le sillon des pulsations, avec force basses percutantes en instabilité contrôlée, avant d'achever sa course au bout d'une autoroute techno parfaitement binaire, calé sur une mélodie hypnotique que ne renierait pas le Giorgio Moroder de Midnight Express. «C'est déjà fini? J'étais parti pour la nuit...», lâche notre voisin éberlué, tandis que les néons décrètent la fin des réjouissances. Et POL de saluer son auditoire avec la modestie de l'artisan qui s'apprête à remballer ses outils. Quelques heures auparavant, nous avions rendez-vous avec cet activiste des musiques électroniques, reconnu par ses pairs – des cercles Mental Groove et Database, qu'il a fréquentés lors des belles heures d'Artamis, aux Young Gods, inévitables mentors dont le leader Franz Treichler mixera son prochain album, composé en tandem avec... Cesare Pizzi, premier clavier des Gods, réapparu en solo sous le pseudonyme Ludan Dross. La boucle bouclée?

«MON SUJET: LA FIN DU MONDE»
«Parlons peu, mais parlons de moi», s'exclame POL dans un éclat de rire forcément sonore. La boutade illustre l'indécrottable sens de la dérision de cet esprit lucide, en inamovible chemise et pantalon noirs, barbe de trois jours, qui ne se fait pas plus d'illusions sur ses chances de «réussite» que sur l'avenir de l'humanité. «Mon sujet, c'est la fin du monde.» Voilà qui dans la bouche de beaucoup d'individus sonnerait comme l'expression d'une posture. Sauf que chez POL, cela s'accompagne d'un rire jovial qui désamorce toute emphase. Le constat n'en est pas moins sombre: «Je ne sais pas d'où me vient cet intérêt pour l'apocalypse, ça a toujours été comme ça. A mon sens, c'est le seul discours valable aujourd'hui. Les océans sont acides, on a tué 90% des poissons durant les trente dernières années, ce qui signifie que l'humanité est condamnée à disparaître. La Terre ne s'en portera pas plus mal. Jouer une musique qui ne reflète pas cela me paraît futile», confesse celui qui ne s'interdit pas des plaisirs plus légers en privé. Sa musique, indéniablement, recèle une dureté qui peut rebuter. Mais la performance du soir sera la parfaite illustration d'une dualité, le cul entre deux chaises: d'un abord revêche, mais prêt à s'abandonner à l'extase d'un binaire aguicheur. «Je suis tombé dans l'électro à la fin des années quatre-vingt. J'écoutais du punk et de la new wave, donc ce qui m'a attiré a été l'industriel pur et dur de Einstürzende Neubauten, et l'EBM (electronic body music, variante dansante du genre, ndlr) de Front 242, Skinny Puppy, etc. Il m'a fallu pas mal d'années pour assimiler tout cela et, du coup, je suis passé complètement à côté de la techno classique, 'minimale', venue de Detroit. Pour moi ce n'était pas assez nerveux, rock'n'roll. On ne vit pas dans un monde minimal, au contraire, notre environnement est agressif, saturé d'information.

» MUSIQUE «DO-IT-YOURSELF»
Socialement, POL a surfé sur l'effervescence genevoise en matière de techno, au milieu des années 1990 – les soirées Mental Groove aux Terreaux- du-Temple, ou Technoview (sous l'impulsion de DJ Sid), qui suivent une ligne simple et efficace: une cave, un stroboscope, une machine à fumigènes et des invités internationaux, parfois prestigieux. De quoi forger des ambitions. «C'était un mouvement collectif important. J'y ai participé comme spectateur, car je faisais encore de la musique industrielle avec le collectif MXP. On utilisait des bidons de fer et une électronique basique.» Par la suite, POL s'implante sur le site d'Artamis, friche exubérante dont Genève n'a pas fini de pleurer la perte. Aucun antécédent pour le pousser vers la création expérimentale: né il y a quarante ans à Meyrin, première «cité satellite» de Suisse, Christophe Polese a été élevé avec son frère par une mère au foyer et un père plombier. Do-ityourself, la musique de POL l'est et le reste sur Tension, album qui fait suite à Sinus (2008) et son rejeton remixé par plusieurs artistes, Cosinus (2009). «Je n'ai aucune formation musicale. Je suis incapable de garder le tempo plus de deux mesures. J'ai fait un peu de basse, mais si je n'avais pas découvert le sampler, j'aurais sûrement abandonné la musique.» Pour composer, il ne suit aucun fil et favorise les accidents, «car le résultat est en général à l'opposé de mon intention de départ.» Le Genevois produit énormément, en collaboration ou en solo, sur CD, vinyle ou au téléchargement. En vit-il? «Pas vraiment. C'est dur, de pire en pire à vrai dire. Vendre des disques est illusoire, on le sait. Mes remixes ne rapportent pas non plus. Je me produisais souvent en live à l'étranger, mais depuis deux ans, trouver des dates est devenu difficile. Idem pour obtenir des aides financières.

» BANDES-SON DE FILMS
Pas de quoi se décourager. «Si on veut que les choses se passent, il faut les faire soi-même», martèle le musicien, passé par plusieurs labels sans en retirer grand bénéfice. Il assure l'essentiel de sa promotion et gère sa propre écurie, Helvet Underground – «pour les projets dont personne ne veut» –, toutefois en sommeil actuellement. Son dernier album sort chez Urgence Disk Records, tenu par une vieille connaissance, Damien Schmocker, permanent du Kab actif dans le groupe BAKXIII. Des surprises ne sont pas exclues, à l'ère d'Internet: voilà comment sa musique, repérée à distance, s'est retrouvés sur les bandes-son de films comme Otto; or Up With Dead People, du cinéaste gay trash canadien Bruce LaBruce et, plus étonnant, Quand j'étais chanteur de Xavier Giannoli, avec Gérard Depardieu et Cécile de France. Aucun retour financier, cela va sans dire. Ce n'est pas la fin du monde!

POL, Tension, CD Urgence Disk Records, distr. Irascible. Infos: www.otaku.ch


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